Menu Accueil

Culture et transmission

ART DE PERDREL’ouvrage d’Alice Zeniter, nous ouvre les portes de la Kabylie des années 30. Nous découvrirons la vie d’une famille qui, contrainte par les événements de la guerre d’Algérie, sera forcée de prendre la route de l’exil pour se protéger.
Ce choix forcé entraînera une perte d’identité avec le placement, dès leur arrivée en France, dans des camps de réfugiés. Ils n’auront pour habitation que des tentes faites de bric et de broc, sans intimité et en ayant un droit très réglementé de sortir du camp. Par la suite, ils seront transférés dans de petits appartements HLM toujours situés en périphérie des grandes villes.
Leur histoire fait le lien entre la guerre d’Algérie et notre société. Les membres de cette famille nous révélerons leurs sentiments et leurs façons différentes de revendiquer le droit d’exister sur trois générations.
EXTRAIT
« L’Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d’accueil ».

 

PREMIERE GENERATION
Depuis quelques années, Ali, notable dans son village de Kabylie, s’est lancé dans la culture des oliviers et la production d’huile d’olive grâce à un pressoir trouvé par hasard au bord d’une rivière.
Ali mène sa petite entreprise sereinement. Les affaires sont florissantes. Avec sa femme Yema, il mène une vie confortable jusqu’à ce que la guerre d’indépendance vienne frapper à leur porte. Ali a deux choix :
  • Se ranger du côté de l’Algérie indépendante
  • Se ranger du côté des français
La vie de cette famille va basculer. Ali décide de collaborer avec l’armée française car des meurtres ont déjà été perpétrés par les sécessionnistes. Il veut protéger sa famille et son village.
Son choix a été motivé par l’amour des siens mais sa décision va être lourde de conséquences. Il sera considéré comme un traître et il devra quitter très rapidement son pays pour la France. Il est menacé, on lui a promis le « sourire kabyle ». Contraint à l’exil, il se retrouve parachuté dans un autre pays et une autre culture.
DEUXIEME GENERATION
A leur arrivée, la famille se retrouve parquée au sein d’un camp de réfugiés dans le sud de la France, une espèce de bidonville dans le froid et la pluie. Ils ne possèdent plus rien. On leur donne des vêtements et de la nourriture. Ils y resteront quelques temps et, par la suite, seront expédiés dans des logements HLM en Normandie. Changement de climat ! Les enfants s’adaptent comme ils peuvent à leurs nouvelles conditions de vie. Hamid, le fils aîné de la famille a un caractère renfermé mais est bon élève à l’école. Il apprend très vite le français et ses professeurs pensent qu’il pourra aller loin.

 

EXTRAIT
Ils habitent désormais des logements de bois, de fibrociment et d’amiante construits quinze ans plus tôt. Ceux qui sont logés le plus près de la route ont droit à des préfabriqués jaunes et blancs dotés d’un étage, dont l’aspect hésite entre le bungalow de vacances et la cabane à outils. Dedans, ils sont souvent une dizaine. Ali et Yema ont de la chance : ils vivent avec leurs trois enfants et l’oncle Messaoud. Six ce n’est pas tant. Quand même, au matin, ça sent les pets des gamins et la sueur des endormis.
La vie dans ces HLM n’est pas très enthousiasmante. Autrefois, notable respecté dans son village, Ali travaille maintenant en usine où il s’use tous les jours. Ce grand homme a perdu toute sa superbe, « l’homme-montagne » est épuisé.
Hamid, s’aperçoit de cette fatigue et ne comprend pas que son père se fasse exploiter. Cherchant à comprendre, il lui pose de plus en plus de questions sur sa vie d’avant ou sur son travail. D’un revers de la main, Ali repousse toutes ses demandes. Il ne veut pas l’entendre. Il ne veut plus parler de l’Algérie, plus parler de rien. Il est juste fatigué.
Très bon en français, Hamid préside une réunion mensuelle au domicile parental où les voisins, réfugiés eux aussi, viennent parler de leurs problèmes avec l’administration. La génération de son père a quelques difficultés à apprendre la langue française. Ils leur est impossible de résoudre seuls les démarches administratives comme les dossiers de retraite etc …
Hamid prend peu à peu la place du chef de famille comme celle qu’Ali avait avant dans son village. Comprenant très bien la situation, Ali va se « rétrécir » de plus en plus, se dire qu’il est incapable de donner une belle vie à sa famille. De son côté, Hamid comprend que ses parents n’ont pas évolué et peu à peu une grande incompréhension va s’installer entre eux. Il a honte. Il décide de ne plus vivre avec sa famille, il part tenter l’aventure à Paris …
Les années ont passé … Hamid a rencontré Clarisse, une artiste, qui est devenue sa femme. Ils ont eu quatre enfants, quatre filles. Hamid n’est jamais retourné en Algérie, il n’a jamais voulu reparler du passé.
TROISIEME GENERATION
Naïma, une des filles d’Hamid et petite fille d’Ali, vit heureuse à Paris. Elle travaille dans une galerie d’art et est la maîtresse du directeur, Christophe. Celui-ci est marié. Elle ne sait pas si elle est amoureuse mais cette relation qui dure un peu la stabilise dans sa vie. Les jours passent jusqu’aux attentats de 2015, où meurt un de ses anciens collègues. Ces événements l’obligent à se poser des questions sur le passé de sa famille paternelle dont elle ignore tout.
Elle sait que sa mère est française et que son père est algérien. Elle est donc issue d’une culture franco-algérienne mais son père a toujours gardé le silence sur son enfance, sur l’Algérie. Malheureusement, son grand-père, Ali, décède avant de lui en parler et Yema, sa grand-mère ne parle que l’arabe. Naïma ne comprend pas cette langue. Honteux du passé de son père, Hamid, n’a jamais rien dit à sa fille.
Suite à ces événements terroristes, Christophe demande à Naïma de préparer une exposition sur le peintre algérien Lalla. Par cette exposition, il veut faire comprendre au public que l’Algérie ne représente pas seulement la guerre mais aussi l’art.
Lalla, artiste de soixante-dix ans, habite en banlieue parisienne. Son ex-femme vit toujours en Algérie et a conservé quelques unes de ses œuvres. Elle serait prête à les céder le temps d’une exposition. Christophe donne l’occasion à Naïma d’aller en Algérie et d’une certaine façon de faire face à ses origines. Au début, elle dit qu’elle n’ira pas, elle n’en a pas la force. Mais au fur et à mesure …

 

EXTRAIT
Lors du trajet vers le port d’Alger, le paysage malingre et souillé du bord de la route gagne cette dignité imperceptible des haies d’honneur au moment des adieux. Les marcheurs, les chiens errants et même les sacs plastique paraissent saluer d’un dernier mouvement le véhicule qui gagne la capitale. Ifren demande à Naïma :
— Tu as trouvé ce que tu voulais ici ?
Ma note : 4/5
Ce que j’en pense…
Alice Zeniter, petite-fille d’ancien harki, s’est inspirée d’un poème d’Elisabeth Bishop, l’Art, pour nommer son livre.

L’Art – Elizabeth Bishop

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.

Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.

Elizabeth Bishop, Géographie III, traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard, Circé, 1991, p. 58 et 59.

 

Beaucoup d’émotion et d’amour non verbalisé transpirent de ces pages. Les sentiments restent muets car les destins sont brisés par l’Histoire, la haine des hommes, le déracinement. L’exil est trop lourd à supporter et il brûle tout autre sentiment.
A travers ces trois générations, la transmission est très présente et très différente à chaque fois. Que transmet-on d’une génération à une autre ? D’une culture à l’autre ?
L’art de perdre est-il un lien qui vous enracine à une même famille ou qui vous laisse la possibilité de dire « stop » et de ne plus porter un héritage trop lourd pour s’autoriser enfin à exister ?
L’Art de perdre
Auteure : Alice Zeniter
Editions : Flammarion
Parution : Août 2017
Nombre de pages : 506
ISBN-10 : 2081395533
ISBN-13 : 978-2081395534
Prix littéraire Le Monde 2017
Prix des libraires de Nancy 2017
Prix Goncourt des Lycéens 2017

Catégories :Roman inspiré de faits historiques

Tagué:

Bookiners

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :